Rafał et Pekka se lèvent dans la tribune du Parlement européen. L’hémicycle applaudit deux fondateurs d’une entreprise de satellites, rencontrés en Erasmus quinze ans plus tôt. Quatre fois dans la matinée du 16 septembre, Ursula von der Leyen fait ainsi lever quelqu’un ou nommer un absent. Les deux entrepreneurs d’ICEYE. La mère et les frères de Rune Kyndal, pilote danois mort en Grèce au cœur de l’été des incendies. Sasha, gymnaste ukrainienne amputée à six ans. La mère d’Oléa, quatorze ans, citée en français. Quatre visages pour chacun des chapitres clés du discours : l’innovation, le climat, l’Ukraine et les enfants.
La technique a un nom aux États-Unis. Le 26 janvier 1982, Ronald Reagan fait applaudir Lenny Skutnik, assis près de Nancy Reagan, rapporte TIME. Cet employé du Congrès a plongé treize jours plus tôt dans le Potomac glacé pour sauver une passagère. Depuis, chaque président a ses « Skutniks », et le geste de désigner la tribune est devenu un passage obligé du discours sur l’état de l’Union. Cette dramaturgie inspirée du storytelling américain s’est désormais imposée dans l’hémicycle européen.
Le précédent existait. En 2022, Olena Zelenska assiste au discours en invitée d’honneur, ovation debout, relate Euronews. Mais une première dame est un symbole d’État, pas un témoin. Le pas franchi est celui du citoyen ordinaire : un pilote, une enfant, deux ingénieurs, une mère endeuillée. Chacun est placé au point de bascule de son chapitre. Rune scelle l’annonce d’une flotte européenne de lutte contre les incendies. Sasha clôt le chapitre ukrainien, après le durcissement des sanctions. Oléa précède le EU Kids Act, dont la présidente livre le dispositif : pas de réseaux sociaux avant treize ans, pas de compte personnel avant quinze, charge de la preuve renversée sur les plateformes.
Sur le plan de la construction, ce discours est le mieux bâti des six prononcés par Ursula von der Leyen. Là où le « moment d’indépendance » de 2025 empilait les diagnostics, celui de 2026 alterne la scène et la décision.
La grille de lecture de Luuk van Middelaar
Luuk van Middelaar a donné une grille à cette bascule. Conçue comme une fabrique de normes, l’Union a dû apprendre dans les crises à décider. Sa formule, dans Quand l’Europe improvise : « le passage d’un système purement tourné vers la politique de la règle à un système […] en mesure de mener en outre une politique de l’événement ». La règle se fabrique en coulisse, par dépolitisation et consensus ; l’événement exige une scène, un public et des acteurs qui s’y exposent. La version anglaise du livre porte un titre emprunté aux didascalies de Shakespeare, Alarums and Excursions : tumulte en coulisse, entrées en scène.
Le 16 septembre, la Commission joue la politique de l’événement avec les moyens de la scène. Des acteurs nommés, un public qui se lève, une émotion qui traverse les travées. Dès Le Passage à l’Europe, le même auteur décrivait la quête d’un public comme la faiblesse durable de l’Union. Trois stratégies pour l’obtenir, les symboles, les bénéfices, la participation, toutes conduites d’en haut : une chasse aux applaudissements sans démos derrière. Les quatre témoins de Strasbourg sont cette chasse portée à son point de perfection : les applaudissements sont venus, et ils étaient sincères. La scène est enfin occupée. Reste ce que la scène, seule, ne fournit pas.
Le silence sous les visages : un second mandat toujours sans fil rouge
Van Middelaar objecterait que l’Union n’a jamais avancé par plan : elle improvise, et l’improvisation est sa manière d’exister. Mais l’analogie qu’il choisit est celle du jazz, et le jazz improvise sur une grille. Le premier mandat avait la sienne, avec un nom, le Pacte vert, et ce fil rouge s’est traduit en ligne budgétaire. Selon les conclusions du Conseil européen de juillet 2020, 30 % des 1 824 milliards d’euros du budget 2021-2027 et du plan de relance sont réservés au climat.
Le second mandat, à mi-parcours, n’a toujours pas le sien. Les priorités se succèdent avec chacune leur chiffre. Douze omnibus pour 17 milliards d’euros de charges administratives en moins, des dépenses de défense en hausse de 80 % en cinq ans, cent territoires vulnérables au climat, cinq secteurs pour l’IA industrielle. Ce que les témoins n’apportent pas, le discours ne l’apporte pas non plus.
Quand la vision est évoquée, elle est renvoyée à 2027 : un nouveau Congrès de l’Europe pour les 70 ans du traité de Rome, chargé d’« inspirer la nouvelle génération ».
Trois chantiers avant le budget : témoins, fil rouge, réception
Ce que la gestion de marque enseigne s’applique ici. Le premier chantier revient à la direction générale de la communication : les quatre témoins du 16 septembre ne peuvent pas rester les figurants d’une matinée. Un programme de témoins de l’Union, financé sur la ligne de communication institutionnelle, leur donnerait un an de présence dans les États membres, avec un calendrier d’apparitions. Rafał et Pekka devant les étudiants polonais et finlandais, la famille de Rune devant les pompiers grecs : la scène de Strasbourg devient un récit distribué. Le coût est marginal. L’ovation de 2022 n’a eu aucune suite organisée ; celle de 2026 peut en avoir une.
Le deuxième chantier revient au secrétariat général de la Commission, et le calendrier le commande. Le cadre financier 2028-2034 se négocie maintenant. Un fil rouge de mandature est un instrument de négociation : le Pacte vert l’a prouvé en 2020 avec ses 30 %. Le programme de travail 2027, adopté en octobre, est le véhicule naturel pour nommer enfin ce que le second mandat construit. Ce fil rouge obtiendrait alors sa ligne avant que les Vingt-Sept ne referment le budget.
Le troisième chantier revient aux représentations de la Commission dans les capitales. Le discours a multiplié les adresses ciblées, Ceuta pour l’Espagne, le 12 avril pour la Hongrie, Leipzig pour l’Allemagne. Les représentations disposent des équipes, des relais médias et des contacts pour mesurer, à sept jours, ce que chaque pays a retenu. Un flash Eurobaromètre suffit. La déclinaison par théâtre est déjà dans le texte ; il lui manque son tableau de bord.
Avec le discours sur l’état de l’Union de 2026, l’Union montre qu’elle sait choisir ses visages et les placer. Quel fil rouge les Européens reconnaîtront-ils derrière ces visages ?