Vingt ans après avoir consacré sa thèse au corps de presse bruxellois, Olivier Baisnée revient avec Marie Pouzadoux sur ce terrain pour mesurer ce qui a changé – et ce qui résiste, dans « Le corps de presse de l’Union européenne 2000-2020 : permanences et transformations d’une institution journalistique »…
Ce qui demeure : la solidarité et le prisme national
L’entraide demeure une permanence avec un esprit de solidarité entre correspondants resté intact, pourquoi ?
- L’isolement géographique : loin de leurs rédactions, souvent seuls représentants de leurs médias, les correspondants forment une communauté de destin.
- La faible concurrence : les journalistes ne se battent pas pour les mêmes informations.
- L’absence de « scoops européens » : les exclusivités bruxelloises restent rarement considérées comme telles par les rédactions nationales.
Résultat : échanges de notes, briefings techniques entre confrères, coopération lors de sommets.
Autre permanence frappante, le regroupement par nationalité. Les journalistes français se retrouvent entre Français lors des briefings à l’ambassade, la correspondante Kattalin Landaburu compare ce fonctionnement à un « petit laboratoire européen ».
Cette dimension nationale structure toujours le travail : chaque correspondant reste « d’abord et avant tout citoyen d’un État national » et doit rendre compte de l’UE à des publics ancrés dans leur État-membre.
La grande rupture : quand le pouvoir se déplace du Midday Briefing au Justus Lipsius
Le point presse quotidien de la Commission, le « Midday briefing »– reste un lieu de socialisation pour les nouveaux, mais il a perdu sa centralité informationnelle. A cause d’unverrouillage communicationnel drastique avec des porte-paroles hyper-contrôlés, ils s’en tiennent aux « LTT » (line to take), les éléments de langage. La plupart des journalistes ne s’y rendent plus physiquement.
La transformation, c’est le déplacement du centre de gravité politique de la Commission vers le Conseil. Le poids des États-membres s’est renforcé dans le Conseil de l’UE et les sommets européens du Conseil européen – tenus plusieurs fois par an, réunissant les chefs d’État et de gouvernement – sont devenus les événements les plus couverts.
Pourquoi ? Dramatisation, personnalisation et décisions visibles. Ils attirent désormais « environ 1700 journalistes accrédités régulièrement ». Les correspondants y passent parfois 48h à sonder leurs confrères étrangers, à recueillir du « off » auprès des diplomates. Ces marathons sont devenus les principaux moments de socialisation et d’apprentissage accéléré du métier.
Les nouveaux acteurs qui rebattent les cartes
En 2015, l’arrivée de Politico Europe a secoué le microcosme. Avec plus de 60 journalistes, des moyens financiers considérables, le média américain a introduit « la logique du scoop à Bruxelles ». Sa newsletter satirique matinale « Brussels Playbook » est devenue incontournable.
Politico a aussi imposé un nouveau rythme : publication en continu, usage intensif de Twitter, course à l’exclusivité. Un changement culturel majeur dans un environnement décrit traditionnellement comme apaisé.
Du côté francophone, Contexte (créé en 2013) illustre une autre stratégie : le modèle payant premium, destiné aux insiders. Avec 3500 abonnements institutionnels, ce média d’enquête se finance sans publicité et produit un journalisme très spécialisé sur le politique et le législatif, qui estsolvable auprès des parties-prenantes européennes (institutions, lobbies, grandes entreprises).
Impossible de parler de transformation sans évoquer Twitter, outil de travail incontournable. C’est une « bulle » qui dédouble la sphère socio-spatiale : salle de rédaction dématérialisée, outil de veille, canal de contact avec les sources. Il existe désormais une « obligation tacite à être actif » sur le réseau pour « exister ».
Certains journalistes en ont fait un levier de distinction. Jean Quatremer (Libération) incarne cette stratégie du « personal branding » : avec 150 000 followers, il affirme sans ambages : « À partir du moment où je balance un papier, il sera plus lu qu’à Libé, donc je m’en fous en fait de Libé. […] J’ai transformé mon nom en marque ».
Les conséquences : individualisation et fragilisation
Une accélération du rythme : production en « flux tendu » permanent, multiplication des crises à couvrir (Grèce, Brexit, migrations, Covid-19, Ukraine), pression au direct : le temps pour l’investigation et le recul se réduit.
Un affaiblissement des solidarités : moins de temps, plus de concurrence (au moins pour certains), outils numériques permettant de travailler seul : les journalistes constatent un « délitement progressif des sociabilités entre pairs ».
Une précarisation relative : plus d’un quart des correspondants sont aujourd’hui pigistes. Les grandes rédactions nationales ont réduit leurs effectifs à Bruxelles, même si la couverture s’est intensifiée.
Un ancrage accru : paradoxalement, les correspondants restent désormais plus longtemps en poste (souvent plus de 5 ans). Les rédactions recherchent l’expertise, le réseau de sources établi. Mais cet ancrage soulève « la question classique des risques de collusion avec les sources » quand on vit « les deux pieds dans la bulle ».
Quelles lignes de force se dessinent pour l’avenir du journalisme européen ?
Une fragmentation du paysage médiatique : la diversification des modèles économiques va s’accentuer entre des médias généralistes en difficulté qui maintiennent (difficilement) une présence, des médias spécialisés premium prospères sur un modèle B2B, des pure players à la recherche de clics et de visibilité et des pigistes de plus en plus nombreux qui jonglent entre plusieurs employeurs.
Une hyper-spécialisation comme protection : face à la précarisation, l’expertise technique pointue devient un capital. Les journalistes qui maîtrisent des dossiers complexes (numérique, énergie, agriculture, finances) et construisent un réseau de sources solide sauront se rendent indispensables. C’est une stratégie de survie professionnelle.
Une tension entre ancrage et distance : plus les correspondants restent longtemps, plus ils accumulent d’expertise et de sources… mais plus le risque de « devenir eurocrate » augmente. L’enjeu sera de maintenir un regard critique malgré l’intimité avec le système.
Le défi de la « newsworthy-fication » : les sommets dramatiques montrent qu’il est possible de rendre l’Europe « sexy » quand il y a confrontation, personnalisation, enjeux visibles. Mais comment couvrir le reste – l’essentiel, le législatif, le technique – sans retomber dans le jargon institutionnel ? C’est le grand défi pédagogique : trouver des formats, des angles, des récits qui rendent accessible une actualité intrinsèquement complexe.
L’impératif de la maîtrise numérique : Twitter aujourd’hui, quoi demain ? Les journalistes européens devront non seulement maîtriser les outils numériques de diffusion mais aussi apprendre à y construire leur légitimité professionnelle. Le « personal branding » n’est plus une option pour les plus visibles, c’est une nécessité.
Pour l’avenir, la question sera, dans un contexte de précarisation et d’accélération, comment maintenir la qualité d’un journalisme européen critique, accessible et indépendant ? Car si les correspondants restent les interprètes indispensables entre Bruxelles et les citoyens, encore faut-il qu’ils aient les moyens – temps, ressources, distance – de jouer ce rôle.
