Vendredi 16 octobre, en salle de presse du Justus Lipsius, António Costa rend compte du Conseil européen. Sur le commerce, un seul paragraphe de sa déclaration prononce cinq fois le mot « unité ». Sur les migrations, le président se borne à qualifier le sujet de « très politique », traversé de « visions politiques différentes, que vous connaissez tous ». Pendant ce sommet, les neuf paragraphes du projet de conclusions sur les migrations ont été ramenés à deux, rapporte Agence Europe. Les dirigeants ont pris position ailleurs, au petit-déjeuner, dans leurs conférences de presse nationales ou dans des phrases qui visaient un pays sans le nommer. Costa a obtenu la maîtrise de l’amont que ses prédécesseurs cherchaient en vain, mais sa parole pèse de moins en moins sur la salle.
Le greffier, la voix, le rival : trois manières d’inventer le poste
Le traité de Lisbonne confie au président du Conseil européen des verbes d’intendance : présider, assurer la préparation et la continuité, faciliter la cohésion et le consensus. Il ne lui donne ni vote, ni administration propre, ni électeurs. Chaque titulaire a donc dû inventer d’où viendrait son ascendant sur des chefs d’État et de gouvernement qui disposent de tout cela.
Herman Van Rompuy l’a trouvé dans la discrétion. En novembre 2009, Jean-Dominique Giuliani lit sa désignation comme « le choix consensuel de la modestie plutôt que celui courageux de la puissance ». Lacomeuropéenne recommandait alors une communication « accountable » plutôt que spectaculaire. Le Belge publie des haïkus, encaisse en séance plénière l’apostrophe de Nigel Farage sur son « charisme de serpillière mouillée », rencontre José Manuel Barroso chaque semaine. Pendant les nuits de négociation de la crise de l’euro, il tient la plume comme un greffier, sans se mettre en scène.
Donald Tusk l’a trouvé dans la voix. Dès janvier 2015, le service de ses porte-parole présente au groupe de travail Information du Conseil une équation qui résume le poste : invisible pendant la négociation, très visible sur la scène extérieure. Tusk invente en 2017 le « Leaders’ Agenda » et ses notes préparatoires. En février 2019, il réserve aussi « une place spéciale en enfer » à ceux qui ont promu le Brexit sans plan. Sans droit de vote, il pèse par ses mots.
Charles Michel a cherché l’ascendant dans la rivalité. La méthode des petits groupes de quatre à six dirigeants, documentée par le service de recherche du Parlement européen, visait à préparer les sommets en amont. Mais sa présidence reste associée au « Sofagate » d’Ankara, en avril 2021, quand un seul fauteuil attendait deux présidents, et à une concurrence ouverte avec la présidente de la Commission. En fin de mandat, Michel se contente de rapports écrits au Parlement, ce qui lui vaut des critiques en séance plénière.
L’architecte de l’amont : la méthode Costa a tenu ses promesses
António Costa a tiré la leçon des trois. Le briefing du Parlement européen relève que ses lettres d’invitation partent au moins deux semaines avant chaque réunion, là où ses prédécesseurs les envoyaient parfois la veille. Elles ne se contentent plus de lister les sujets : elles orientent déjà la discussion. Au Financial Times, Costa résume l’ambition : « personne ne veut passer du temps à rédiger », chaque sommet doit porter « un message politique ». En décembre 2024, pour son premier Conseil européen, les conclusions sont finalisées avant que les dirigeants ne s’assoient.
Costa a ensuite organisé une retraite informelle en février 2025, puis une autre au château d’Alden Biesen en février 2026, et en annonce une troisième pour février 2027. Il a fait le tour des capitales en décembre 2025, puis du 25 août au 17 septembre 2026, vingt-sept étapes en trois semaines centrées sur le prochain budget pluriannuel, selon Eunews. Il rend compte en personne au Parlement après chaque sommet et s’affiche en tandem avec Ursula von der Leyen, jusque dans les déclarations communes avec Volodymyr Zelensky.
Le résultat est réel et mérite d’être crédité. Pendant près de deux ans, l’agenda des Vingt-Sept a été négocié en amont, par les sherpas et le Coreper, et les sommets ont cessé de s’étirer en nuits de rédaction. La relation avec la Commission s’est apaisée, et le Conseil européen a retrouvé quelqu’un pour diriger les débats.
Des conclusions trop écrites pour être dites
La méthode a pourtant un prix, et octobre l’a rendu visible. Des conclusions rédigées à l’avance par les sherpas ne laissent plus de place à ceux qui siègent. Un dirigeant qui veut exister au sommet n’a plus que deux options : rouvrir le texte dans la salle, ou parler en dehors.
Octobre a connu les deux. Sur le marché du carbone, l’Italie et les pays de Visegrád ont tenté de rouvrir en séance une législation déjà votée, en sachant qu’ils n’avaient pas la majorité. L’amendement visait d’abord leurs opinions nationales, note Euronews. La rédaction en direct a tourné au « chaos », selon un diplomate cité par Politico, et un autre reproche à Costa d’avoir « perdu le contrôle de la salle ». Sur les migrations, le texte n’a pas bougé, mais la parole est sortie. Avant la séance, Giorgia Meloni, Mette Frederiksen et le Néerlandais Rob Jetten ont réuni dix-huit États membres autour d’un petit-déjeuner, sans l’Espagne. Mette Frederiksen a ensuite demandé à la Commission d’examiner le cas d’un pays qui ferait « presque exactement l’inverse » des autres.
En mars 2016, Lacomeuropéenne proposait une grille de lecture des sommets : les présidents canalisent l’ordre du jour, les États réformateurs inquiètent puis verrouillent l’accord, les « grands frères » assurent la médiation. En 2026, la première fonction est mieux remplie que jamais, et cette réussite dérègle les deux autres : Costa tient le texte, mais les dirigeants racontent le sommet à sa place.
Le capital politique change de mains
La parole libérée ne profite pas à tous. Elle va à ceux qui disposent d’un capital propre, et ce capital n’est pas toujours celui des urnes.
Giorgia Meloni siège depuis quatre ans et son parti reste en tête, à 26,5 % selon le sondage YouTrend du 4 septembre. Mette Frederiksen sort pourtant des élections de mars avec le pire score social-démocrate depuis 1903, relève la Fondation Robert Schuman. Son poids à Bruxelles ne doit rien à la dynamique électorale : il tient à une position sur les migrations défendue depuis des années, sans variation, et qui a fini par devenir le cadre commun. La seule mesure qui survit aux conclusions d’octobre, un cadre d’urgence contre les crises migratoires « instrumentalisées », parle sa langue.
À l’inverse, le couple franco-allemand arrive usé. Friedrich Merz ne recueille plus que 10 % de satisfaits dans l’ARD-DeutschlandTrend publié le 1er octobre, le niveau le plus bas jamais mesuré pour un chancelier. Emmanuel Macron entre dans les derniers mois d’un mandat qu’il ne pourra pas renouveler. À la sortie du sommet, il endosse encore le rôle du grand frère, mais sur le terrain de la méthode : il regrette « un mauvais débat » et reproche à ses pairs de politiser le sujet. Il commente la manière sans fixer de direction.
Au Conseil européen, le capital politique vient donc d’une prise de position tenue dans le temps, plus que de la popularité ou de l’ancienneté, et cette position finit par organiser la prise de parole des autres.
Prendre l’ascendant sur vingt-sept chefs : la position plutôt que la procédure
Le président du Conseil européen ne dispose pas de ce capital-là. Il peut en revanche décider de ce qu’il fait de sa propre parole. Ce que la gestion de crise enseigne aux équipes de direction vaut ici : celui qui tient l’ordre du jour sans tenir le message laisse les autres raconter la réunion.
Le budget offre l’occasion la plus proche. Costa a annoncé une proposition chiffrée avant le sommet spécial des 26 et 27 novembre, consacré au cadre financier pluriannuel. Son cabinet peut en faire une prise de position assumée plutôt qu’une synthèse de plus : présenter lui-même le chiffre, en conférence de presse, et dire en son nom pourquoi ce chiffre et pas un autre. Un président de séance qui défend une proposition devient un acteur de la négociation.
Il peut aussi laisser respirer la salle. La lettre d’invitation annoncerait, pour chaque sommet, un point politique volontairement non rédigé à l’avance, ouvert à la discussion entre dirigeants. Le service des porte-parole peut, de son côté, préparer pour le président la phrase de sortie de chaque réunion, prononcée avant les conférences de presse nationales et non après. Les capitales raconteraient alors un sommet que le président aurait déjà résumé.
Il lui reste enfin à installer sa voix avant l’échéance. Le mandat de Costa court jusqu’au 31 mai 2027 et son renouvellement se jouera au printemps. Les correspondants accrédités à Bruxelles jugent aujourd’hui « très importants » les porte-parole de la présidence tournante à 67 %, contre 54 % pour ceux du président du Conseil européen, selon l’enquête Live from Brussels II. En 2021, le rapport était inverse. Un rendez-vous public régulier, hors sommet, et un rapport annuel au Parlement sur l’état du Conseil européen donneraient au président permanent ce que la présidence tournante a pris : une place dans l’agenda des journalistes.
Aucun de ces gestes ne touche aux traités. Tous demandent au président de faire ce que sa méthode lui a permis d’éviter jusqu’ici : prendre une position dans sa propre prise de parole. Costa tient le texte des Vingt-Sept. Il lui reste à leur dire, en son nom, où il veut les conduire.
