Se former, décrypter, peser

Ce blog prend une nouvelle dimension. C’est l’occasion d’en présenter les grandes étapes.

J’ai publié le premier billet de ce blog le 1er septembre 2007. Il paraissait sous un titre qui annonçait modestement son programme : Se former à la communication européenne.

Le verbe dit l’époque. La communication de l’Union était alors un objet neuf, peu documenté, qu’il fallait d’abord apprendre. Six cent trente-sept billets ont paru sous ce titre, jusqu’en décembre 2010.

Le blog est ensuite devenu Décrypter la communication européenne. Apprendre ne suffisait plus : il fallait lire ce que les institutions produisaient, et réfléchir à ce que cela réalisait. Mille soixante-dix-neuf billets ont paru sous ce second titre, de décembre 2010 à août 2026.

Aujourd’hui Lacomeuropéenne adopte une nouvelle signature : peser sur la fabrique du récit européen. Trois postures en dix-neuf ans, trois réalités qui évoluent. Apprendre, comprendre, agir.

Les archives mesurent un déplacement de l’Europe

Ces changements pourraient passer pour symboliques. Les archives racontent d’autres évolutions.

Mille sept cent seize articles ont été publiés ici depuis 2007, chaque semaine, sans interruption. Cet été, j’ai repris cette archive entière pour la reclasser, article par article, et mesurer la part de ceux qui traitent de guerre de l’information et de récit de puissance.

Sur la première décennie, de 2007 à 2016, cette part oscille entre sept et quinze pour cent. Elle atteint trente-quatre pour cent en 2017, cinquante-cinq en 2023, quatre-vingt-cinq en 2025. En 2026, elle est de quatre-vingt-treize pour cent.

Ce déplacement n’est pas éditorial, il est européen. Le blog n’a pas changé de sujet, c’est le sujet qui s’est déplacé sous lui. Ce qui relevait en 2007 de la pédagogie institutionnelle relève aujourd’hui de la sécurité et de l’ambition d’autonomie du continent.

Je peux même dater le moment où je l’ai senti basculer. La crise des migrants de 2016 : la première crise véritablement paneuropéenne, ressentie par les citoyens dans chaque pays, déjà travaillée par les manipulations de l’opinion, et instrumentalisée par les responsables politiques. Juncker parlait alors de « polycrise ». La mesure confirme l’intuition : la bascule est continue depuis 2017, soit sept ans avant que la question ne s’installe dans le débat public français.

L’étiquette qui désignait presque tout disparaît

La refonte a commencé par un inventaire, et l’inventaire révèle qu’une étiquette marquait mille cinquante-trois articles sur mille sept cent seize, soit six sur dix. À force de tout désigner, elle ne désignait plus rien. Elle a été supprimée.

Avec elle sont partis quelques mots que les lecteurs de la première heure reconnaîtront : EUtube, plan D, portail Europa. Ils nommaient des dispositifs que plus personne ne cherche.

À la place, six catégories structurent désormais l’archive : la fabrique du récit, l’opinion et la démocratie, la guerre informationnelle, les médias et le journalisme, l’autonomie et la puissance, l’économie de l’attention. Deux d’entre elles n’auraient eu aucun sens en 2007, la guerre informationnelle et l’économie de l’attention. Toutes s’imposent en 2026.

Dix nouvelles étiquettes complètent l’entrée par les acteurs, les instruments et les moments, sur quarante-trois au total. Certaines classent déjà des dizaines d’articles : désinformation, ingérence étrangère, intelligence artificielle, souveraineté numérique.

Ce que devient le site

L’archive est désormais parcourable. Six catégories, quarante-trois étiquettes, un moteur de recherche sur dix-neuf ans de publication hebdomadaire.

Quatre pages disent d’où vient le regard porté ici.

À propos, conseil aux experts des narratifs européens, retrace vingt ans en agence dont quinze au sein du groupe WPP : le contrat-cadre de la direction générale de la Communication, les campagnes paneuropéennes des DG SANTE, JUST, RTD et CONNECT. Et ce sur quoi ce regard peut être sollicité aujourd’hui, à titre indépendant.

Think tank, Atelier Europe, la diplomatie des idées, raconte les voyages d’étude dans les capitales qui exercent la présidence du Conseil, de Madrid à Copenhague, et ce que chacun a appris. On y trouve aussi Habeas Mentem, l’agenda pour l’autonomie cognitive de l’Europe.

Enseignement, former des entrepreneurs de cause, décrit la méthode : le dialogue compétitif, où les étudiants répondent à de vrais cahiers des charges européens en changeant de rôle d’un cas à l’autre. Et les colloques depuis 2008, de Sciences Po Lille au CELSA.

Presse, publications, citations, débats, rassemble vingt-neuf textes publiés depuis 2014 dans la revue du Club de Venise, qui réunit les directeurs de la communication des États membres, et seize ans de sollicitations de rédactions françaises, belges, espagnoles et européennes.

L’identité visuelle reprend la proposition de drapeau européen de Rem Koolhaas, présentée en 2002 et jamais adoptée : les drapeaux des États membres découpés en bandes et fondus en une seule image. Ce bandeau porte aujourd’hui vingt-sept bandes.

Une image faite pour représenter l’Europe, redessinée pour qu’elle reste vraie : c’est à peu près le sujet de ce blog.

Le contrat de lecture

Un article paraît ici chaque lundi matin depuis dix-neuf ans, sous une seule signature. Le secret de cette régularité est prosaïque : la programmation. Écrire en avance m’a appris à penser en séries : des étés entiers consacrés, épisode après épisode, à la communication du Parlement européen ou du Conseil, que je couvre moins le reste de l’année. Cela ne change pas.

Ce qui s’y ajoute est une lettre, le Billet de la semaine. Chaque lundi matin, dans votre boîte : un édito personnel, qui ne parlera pas toujours du billet du jour, et le billet de la semaine présenté en quelques lignes, avec son lien. La lecture, elle, se fait ici.

La raison est simple. Les réseaux sociaux décident de ce que vous voyez, et personne n’y possède son audience. Un blog qui étudie la fabrique du récit européen ne peut pas confier seulement la sienne à des architectures qui ne construisent pas de relation directe.

Une question pour finir, et elle m’intéresse vraiment. Qu’êtes-vous venu chercher ici : la mémoire longue, le décryptage de la semaine, ou des repères pour votre propre pratique ? Dites-le moi, en commentaire ou en répondant au Billet de la semaine. Je lis tout.

L’ingénierie de l’authenticité : les créateurs de contenus, nouveaux mercenaires de la guerre électorale

Un influenceur qui omet de déclarer un partenariat pour une crème cosmétique s’expose à des sanctions sévères. Le même, diffusant un argumentaire géopolitique financé par un oligarque ou une puissance étrangère, opère dans la plus totale impunité. Cette asymétrie résume le rapport « Like, share, vote » du CEE Digital Democracy Watch : la politique a fait son entrée fracassante dans l’économie des créateurs de contenus, et l’influence électorale s’achète désormais sous le radar, profitant de la confiance tissée entre les influenceurs et leurs communautés. Des réseaux d’astroturfing en Roumanie aux empires médiatiques numériques en Pologne, les créateurs sont devenus les nouveaux mercenaires de la guerre informationnelle.

De la communication institutionnelle à la privatisation de l’intimité

La politique a toujours eu besoin de visages, mais les institutions publiques et les partis échouent de plus en plus à capter l’attention dans un écosystème saturé. Le créateur de contenus, lui, maîtrise nativement la grammaire de l’incarnation. Son capital politique repose moins sur son expertise que sur un sentiment de proximité, de régularité et de parasocialité.

Les stratèges électoraux ont parfaitement assimilé cette asymétrie. Ils n’achètent plus simplement de l’espace publicitaire ; ils louent une « authenticité ». En Roumanie et en Moldavie, des réseaux coordonnés de micro-influenceurs ont été rémunérés pour donner un visage humain à des narratifs inauthentiques, en utilisant des figures issues du gaming, de la mode ou de l’humour pour infuser des messages partisans auprès d’audiences qui baissent la garde devant un pair.

La chercheuse Małgorzata Molęda-Zdziech parle dans le rapport de « célébritisation de la politique » : un processus qui remplace l’évaluation des programmes par la consommation d’images et d’émotions, subordonnant la logique démocratique à la logique algorithmique. L’exemple polonais est frappant : lors de la présidentielle de 2025, la chaîne YouTube Kanał Zero de Krzysztof Stanowski, des dizaines de millions de vues mensuelles, s’est substituée aux médias traditionnels au point d’agir en faiseur de rois du scrutin.

Le vide réglementaire : l’influence politique en passager clandestin

Cette mécanique mercenaire s’épanouit à la faveur d’une asymétrie réglementaire flagrante : l’économie des créateurs opère dans un vide juridique en matière de financement électoral.

Les autorités de protection des consommateurs, l’UOKiK en Pologne, la CMA britannique, imposent des règles strictes à la publicité commerciale des influenceurs. Le droit électoral, pensé pour l’achat d’espaces télévisuels, reste aveugle aux nouveaux modèles de monétisation : revenus partagés, pourboires en direct, parrainages indirects.

Le cas hongrois, détaillé par le rapport, illustre la faillite du système. Malgré les interdictions théoriques de Google et Meta sur la publicité politique, les relais du gouvernement, le réseau Megafon, le National Resistance Movement, continuent de déverser des millions d’euros dans des campagnes de dénigrement en passant par l’infrastructure des créateurs.

L’algorithme, accélérateur de polarisation par défaut

Ce déficit de transparence est démultiplié par la mécanique des plateformes. L’algorithme de recommandation ne qualifie pas la valeur démocratique d’un contenu ; il ne valorise que l’engagement quantitatif. Or la nuance génère peu d’interactions : l’économie de l’attention subventionne structurellement le clivage et l’outrance.

Pris dans cette tenaille, les créateurs sont économiquement incités à durcir leurs propos et à simplifier à l’extrême pour maintenir leur viabilité financière. Ce système de récompense algorithmique s’aligne d’ailleurs sur les objectifs des campagnes de désinformation étrangères, comme l’a montré l’affaire Tenet Media aux États-Unis, où des influenceurs ont été financés à hauteur de 10 millions de dollars par des acteurs russes sous sanctions.

Leviers opérationnels pour une doctrine de la transparence

Face à cette menace, l’indignation morale est inopérante : il faut frapper la rentabilité du système. Quatre politiques publiques s’imposent.

  1. Rendre obligatoire la traçabilité de la monétisation politique. Le règlement européen sur la transparence de la publicité politique (TTPA) doit intégrer formellement les créateurs de contenus : toute publication issue d’une transaction financière directe ou indirecte à visée politique doit afficher la nature du partenariat et l’identité du commanditaire.
  2. Créer des registres publics interopérables. Ces données de monétisation doivent alimenter une base publique unifiée, accessible par API standardisées, permettant aux journalistes, aux chercheurs et aux autorités de contrôle de cartographier les flux financiers qui irriguent l’influence politique en ligne.
  3. Neutraliser l’amplification algorithmique par défaut. Les plateformes doivent abandonner la distribution automatique des contenus politiques hyper-polarisants au profit d’une démarche d’acceptation explicite (opt-in) de l’utilisateur.
  4. Assécher financièrement la désinformation. Les créateurs et réseaux identifiés comme relais d’ingérences étrangères ou financés par des entités sous sanctions doivent faire l’objet d’une démonétisation punitive immédiate. La lenteur actuelle des plateformes, qui se chiffre en semaines, est une complaisance inacceptable.

L’objectif de ces régulations est de mettre fin à une anomalie démocratique : soumettre l’économie de l’influence aux mêmes exigences de traçabilité que nos processus électoraux traditionnels. La question mérite d’être posée à chaque état-major de campagne comme à chaque régulateur : pourquoi ce qui est obligatoire pour vendre une crème reste-t-il facultatif pour vendre un candidat ?

Le complexe du technocrate : pourquoi l’Europe perd la bataille du mythe face à la Chine

« La solidarité européenne n’existe pas. C’est un conte de fées sur le papier. » Cette déclaration du président serbe en pleine pandémie, sous des panneaux publicitaires remerciant Xi Jinping, signe la faillite de la stratégie d’influence de l’Union européenne. Selon le rapport de l’Institut Clingendael « Will the European hero please stand up? », l’Europe perd la guerre géopolitique parce qu’elle a oublié la grammaire du mythe. Face à une Chine qui déploie une véritable ingénierie de l’épopée, en se posant en championne du « Sud global » contre l’hégémonie occidentale, l’Europe oppose une rhétorique désincarnée, faite d’universalisme moral et de « livrables » technocratiques. Pour peser dans cette arène discursive, l’UE doit assumer le particularisme de son « Mode de vie européen », puiser dans ses racines civilisationnelles plutôt que dans sa seule architecture institutionnelle, et regarder en face le danger principal : sa propre fragmentation.

Le piège de l’universalisme et l’asymétrie des griefs

Toute stratégie narrative puissante s’ancre dans la reconnaissance des blessures d’une audience. Clingendael montre comment la Chine a compris cette mécanique du « voyage du héros » en structurant sa diplomatie autour d’un récit de lutte et d’émancipation. À l’international, Pékin instrumentalise le clivage « The West versus the Rest ». En Afrique, la Chine rappelle systématiquement le passé colonial et les humiliations historiques, s’érigeant en partenaire « d’égal à égal », sans conditionnalité politique.

Face à cette offensive d’empathie tactique, l’Europe répond par l’amnésie et la technocratie. Sa stratégie pour l’Afrique s’ouvre sur un lexique de « défis partagés » et d’intérêts mutuels, sans jamais purger le passif de la colonisation. Elle s’adresse au Sud global en position de professeur, conditionnant son aide à l’adoption de modèles de gouvernance universels. Quand la diplomatie européenne parle de « livrables », elle échoue sur les deux tableaux : elle manque la précision viscérale d’un récit d’aspiration, et dilue ses valeurs dans un jargon de chef de projet. Une audience n’écoute pas celui qui a raison, elle écoute celui qui la reconnaît.

Le vol de la victoire : les Routes de la Soie contre la connectivité

L’asymétrie narrative se traduit par un vol de légitimité sur le terrain matériel. L’Union européenne est le plus grand donateur d’aide au développement au monde, mais elle refuse de « marketer » sa puissance.

La comparaison dressée par Clingendael est cruelle. En 2013, Xi Jinping lance la Belt and Road Initiative : un projet flou, opaque, financièrement incertain, mais propulsé par une rhétorique civilisationnelle qui ravive l’imaginaire des anciennes Routes de la Soie. En 2018, l’UE lance sa Stratégie de connectivité Europe-Asie : structurée, normée, financièrement solide, et narrativement inexistante. Le rapport le résume d’une formule : l’UE projette des normes, la Chine projette un destin.

Cette réticence à célébrer ses victoires, à rebours de l’aide américaine affichée par l’USAID ou de l’aide britannique frappée de l’Union Jack, permet à la Chine de capter le monopole de la solidarité perçue, y compris au cœur de l’Europe : l’investissement de Pékin dans le port du Pirée, la diplomatie des masques en Italie.

L’ingénierie du mythe : Europa et sa Némésis

Le héros ne peut pas être Bruxelles. L’architecture institutionnelle européenne rend impossible l’émergence d’un narrateur unique comparable à Xi Jinping. Mais l’Europe possède un substrat plus profond : le rapport propose « Europa » elle-même, civilisation forgée dans les cicatrices de la guerre, aspirant à l’ordre et à la paix.

La Chine y joue moins le rôle d’ennemi que de révélateur. Tomber dans le piège américain de la guerre idéologique frontale entre démocraties et autocraties est une impasse pour l’Europe. Dans la mythologie grecque, Némésis ne combat pas Narcisse : elle le laisse périr de sa propre vanité. La némésis de l’Europe porte un nom, ou plutôt trois : sa division, son arrogance, son déclinisme interne. Raconter la lutte européenne, c’est raconter le sacrifice collectif nécessaire pour ne pas céder à nos propres vices.

Une réserve de praticien s’impose : les mythes qui tiennent naissent d’actes racontables, pas de séminaires narratifs. D’où l’importance de leviers d’exécution précis.

Leviers opérationnels : assumer la rudesse du particularisme

  1. Donner au « Mode de vie européen » son véhicule : Global Gateway. Les 300 milliards d’euros du programme 2021-2027, successeur de la Stratégie de connectivité, sont le terrain d’application concret. Chaque chantier financé doit être cadré, raconté et défendu dans la langue du pays comme le prix assumé de la protection d’une civilisation, sous le pilotage narratif de la Commission et de son porte-parolat.
  2. Créer un commandement narratif de niveau exécutif. Le SEAE doit se doter d’une unité de communication stratégique rattachée au Haut Représentant, chargée non plus du fact-checking réactif mais de la synchronisation proactive des éléments de langage de la Commission, du Conseil et des 27 réseaux diplomatiques nationaux.
  3. Militariser la sociologie des audiences cibles. Financer massivement la recherche d’opinion hyper-localisée dans le voisinage et en Afrique, cartographier les griefs historiques profonds et les aspirations des classes moyennes émergentes, et confier ces baromètres à des instituts locaux plutôt qu’à des cabinets bruxellois.
  4. Investir le champ de bataille de la diaspora. La Chine instrumentalise la sienne via le Département de travail du Front uni et WeChat. L’Union doit déployer une diplomatie numérique en mandarin, directement sur ces plateformes fermées, pour offrir une concurrence au récit du Parti auprès des communautés chinoises résidant en Europe.

La puissance d’un continent ne se résume pas à son marché unique. Comme l’écrit Don DeLillo, cité dans le rapport : « C’est le désir à grande échelle qui fait l’histoire. » L’Europe finance le développement du monde et en laisse la légende à d’autres. Combien de Serbes savent aujourd’hui qui a payé leurs hôpitaux ?

Réarmement européen : la fin de l’innocence stratégique de l’Union européenne

Comment acter la fin de l’innocence stratégique d’un continent pris en tenaille entre la guerre hybride russe et le revirement hostile de la doctrine américaine ? L’Union européenne déploie une ingénierie financière inédite : 381 milliards d’euros de dépenses cumulées et le lancement de l’instrument SAFE (150 milliards). Ce regain budgétaire masque pourtant une faille. L’Europe souffre d’un déficit de dissuasion cognitive : elle achète du « hard power » mais reste paralysée par l’absence d’une culture du commandement unifié, d’une doctrine d’emploi de la force autonome, et par ses propres vetos internes. L’enjeu a changé de nature : après l’accumulation de capital militaire vient la bascule psychologique vers une posture de puissance souveraine.

Le syndrome du Groenland : l’électrochoc de la désoccidentalisation

La rupture stratégique la plus violente de la séquence Trump II s’est jouée dans les doctrines issues de Washington autant que sur le front oriental. La Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025 consacre une approche ouvertement transactionnelle, allant jusqu’à qualifier certaines structures démocratiques européennes d’« obstacles » aux intérêts américains. Plus grave : en refusant d’exclure l’option militaire contre la souveraineté du Danemark, la résurgence des velléités d’annexion du Groenland a pulvérisé le postulat d’une solidarité transatlantique inconditionnelle.

L’exigence prêtée à Washington de voir l’Europe assumer la majorité des capacités conventionnelles de l’OTAN d’ici 2027 force l’Union à un réveil brutal : la voilà sommée de devenir son propre garant. Ce choc exogène a déclenché une réponse capacitaire historique, l’agenda ReArm Europe, le programme EDIP et l’instrument SAFE. Mais le réarmement physique se heurte au mur du réel : l’Union raisonne encore en sous-traitant géopolitique.

Le paradoxe de l’abondance : des milliards sans commandement

L’erreur serait de confondre capacité d’achat et capacité de dissuasion. L’Union projette des investissements massifs pour combler ses vulnérabilités critiques : défense anti-aérienne, drones, artillerie, guerre électronique. Or une dissuasion ne vaut que si trois conditions tiennent ensemble : la capacité, la volonté politique, et la lisibilité du commandement. Le diagnostic parlementaire pointe la vacuité de la troisième. L’UE ne dispose d’aucun quartier général de commandement et de contrôle (C2) permanent, capable de planifier et de conduire des opérations de haute intensité hors des structures de l’OTAN.

Tant que ce C2 souverain n’existera pas, les investissements industriels s’apparenteront à la constitution d’un stock logistique pour une alliance atlantique incertaine. Le déficit de dissuasion cognitive de l’Europe tient en une phrase : ses adversaires savent qu’elle a l’argent pour produire des obus, mais ils savent aussi qu’elle n’a pas encore l’architecture institutionnelle pour décider de les tirer sans l’aval de Washington. La dissuasion est d’ailleurs le plus vieux problème de communication du monde : il ne suffit pas d’être fort, il faut être cru.

Le front hybride : l’adversaire teste la résilience sociétale

Pendant que l’Europe planifie sa base industrielle de défense pour 2030, ses adversaires mènent la guerre de 2026 sur son propre sol. L’arraisonnement par la Finlande, le 31 décembre 2025, du cargo Fitburg, soupçonné d’avoir sectionné deux câbles de télécommunications entre Helsinki et Tallinn, n’est que la face émergée d’une offensive multidomaine : ingérence électorale, attaques cyber, incendies criminels, opérations de manipulation de l’information.

Face à cette saturation, la réponse de l’UE reste fragmentée. La création d’un « Bouclier démocratique européen » est une avancée, à condition de cesser de le penser comme un outil purement civil : la guerre de l’information est une composante intégrale de l’art opératif militaire contemporain. Un adversaire qui réussit à fracturer l’opinion publique européenne ou à exploiter les divisions internes, à l’image des blocages hongrois sur la Facilité européenne pour la paix, n’a pas besoin d’envahir le continent : il l’a déjà neutralisé.

Le laboratoire ukrainien : de l’assistance à l’intégration stratégique

La résolution du Parlement change le statut de Kiev : d’un bénéficiaire de l’aide européenne, l’Ukraine devient le laboratoire stratégique du continent. Le prêt de réparation de 90 milliards d’euros adossé aux avoirs russes gelés démontre une ingénierie financière offensive. Surtout, l’appel à intégrer directement la base industrielle de défense ukrainienne dans celle de l’Europe, et la proposition d’une zone de protection aérienne intégrée (où des patrouilles européennes intercepteraient les projectiles russes au-dessus de l’ouest de l’Ukraine) marquent le début d’une posture de puissance. C’est en tirant les leçons tactiques de l’armée ukrainienne, guerre des drones, C2 décentralisé, innovation sous contrainte, que l’Europe comblera son déficit de culture martiale.

Leviers opérationnels pour une bascule doctrinale

  1. Opérationnaliser l’article 42(7) du TUE. La clause de défense mutuelle européenne doit être traduite en protocoles militaires stricts et éprouvée par des exercices grandeur nature (des scénarios « article 42.7 »), pour envoyer un signal de crédibilité intra-européen indépendant de l’article 5 de l’OTAN.
  2. Instituer immédiatement le C2 européen. L’activation de la capacité de déploiement rapide (60 000 hommes) est inutile sans cerveau opérationnel permanent. L’UE doit forcer la création de ce commandement, en contournant si nécessaire les blocages par des projets PESCO purement opérationnels.
  3. Sécuriser la préférence communautaire. L’article 346 du TFUE, souvent invoqué par les États membres pour acheter américain « sur étagère » au nom de la sécurité nationale, doit être strictement encadré : les 150 milliards de SAFE doivent irriguer la base industrielle européenne, espace et capacités duales incluses.
  4. Briser la fragmentation interne. La politique de défense européenne ne survivra pas à l’unanimité. Face aux acteurs agissant en chevaux de Troie, obstruction hongroise, refus de sanctionner les flottes fantômes, l’UE doit systématiser les coalitions de volontaires ou passer au vote à la majorité qualifiée pour les décisions non exécutives.
  5. Militariser la réponse aux menaces hybrides. La manipulation de l’information et le sabotage d’infrastructures critiques doivent déclencher des protocoles de riposte immédiate, cybernétique, diplomatique et de renseignement. L’adversaire doit comprendre que l’Europe lie désormais le sabotage de ses câbles à une escalade punitive proportionnée.

Le Parlement européen a dressé le constat d’un continent au pied du mur. L’Union de 2026 dispose d’un budget de défense supérieur à celui de presque toutes les puissances mondiales, et publie d’excellents concepts stratégiques. Ses adversaires, eux, ne lisent pas les concepts : ils regardent qui commande. Qui, aujourd’hui, peut donner cet ordre à Bruxelles ?

La sous-traitance de la subversion : quand la guerre de l’information devient domestique

Pendant une décennie, l’Union européenne a lutté contre la désinformation en traquant la falsification étrangère. Le rapport 2025 de l’Observatoire européen de l’audiovisuel (IRIS) acte la caducité de ce modèle. L’Europe ne fait plus face à une simple désinformation, mais à des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence étrangère (FIMI) dont le centre de gravité a muté : dans les Balkans occidentaux ou en Géorgie, les narratifs pro-russes sont désormais portés par des élites politiques et des médias locaux. La menace étrangère est devenue domestique. Face à cette sous-traitance de la subversion, l’Europe opère une bascule doctrinale : elle cesse d’évaluer la « vérité » d’un contenu pour traquer l’inauthenticité d’un comportement, et arme son droit (DSA, EMFA) pour placer les « médias voyous » sous quarantaine systémique.

L’obsolescence du périmètre étranger : l’avènement du DIMI

L’architecture défensive européenne s’est longtemps fondée sur un postulat géographique : le poison vient de l’extérieur. Le Service européen pour l’action extérieure définit le FIMI comme un comportement manipulateur et coordonné, orchestré par des acteurs étrangers.

Le rapport de l’Observatoire dresse le diagnostic d’une porosité devenue mortelle. L’Institut d’études de sécurité de l’UE souligne que restreindre la menace au seul qualificatif « étranger » a perdu toute valeur analytique. Les études de cas le prouvent : en Serbie, les narratifs russes sont disséminés par des acteurs médiatiques et politiques locaux de premier plan ; en Géorgie, l’offensive anti-occidentale est directement propulsée par le gouvernement en place, au nom de la loi sur la « transparence de l’influence étrangère ».

Moscou a franchisé sa guerre de l’information. L’hybridation des espaces médiatiques, dopée par les proximités linguistiques et culturelles, a fondu le contenu étranger dans le discours national : le FIMI est devenu du DIMI (Domestic Information Manipulation and Interference). Réguler cette menace sous le seul prisme de l’ingérence étrangère paralyse l’Europe, car les acteurs locaux brandissent le bouclier de la souveraineté nationale et de la liberté d’expression pour protéger leurs opérations.

La bascule doctrinale : du fact-checking à la pénalisation du comportement

Face à ce piège, l’Europe a discrètement redéfini les règles d’engagement. La qualification de FIMI, souligne le rapport, « ne requiert pas que l’information diffusée soit vérifiablement fausse ».

Le fact-checking est un outil dépassé face à des opérations qui utilisent de vraies informations pour polariser la société. Le nouveau paradigme européen cible l’inauthenticité du comportement : coordination occulte, dissimulation d’identité, répétition mécanique, amplification artificielle. La bascule me semble juste, et j’y vois une raison de métier : le fact-checking arrive toujours après la bataille, quand le comportement, lui, se détecte pendant.

Pour opérationnaliser cette doctrine, la boîte à outils FIMI se déploie en quatre piliers : alerte précoce, résilience de la société civile, action diplomatique externe et, surtout, perturbation réglementaire.

Le duo de la coercition : DSA et EMFA

L’angélisme européen s’efface au profit de la contrainte juridique. Le rapport met en lumière les deux instruments coercitifs de cette nouvelle politique publique.

Le Digital Services Act, d’abord. Il instaure un « mécanisme de crise » : en cas de menace grave, comme la guerre en Ukraine, l’Union peut imposer l’état d’urgence aux très grandes plateformes, les contraignant à modifier leurs algorithmes de recommandation sous peine de sanctions financières écrasantes.

Le European Media Freedom Act, ensuite. Il instaure une hiérarchie légale de la confiance en créant une catégorie inédite dans le droit européen : les « médias voyous » (rogue media service providers), entités contrôlées par des États tiers s’engageant systématiquement dans la manipulation de l’information. Ce statut justifie leur bannissement du marché intérieur. À l’inverse, l’EMFA protège les médias de qualité, offrant une base légale pour asphyxier financièrement la propagande autocratique tout en sanctuarisant le journalisme d’investigation.

Leviers opérationnels pour une ingénierie de la résilience

La résilience ne se décrète pas par des résolutions parlementaires. Comme le prouvent les projets financés par l’UE en Moldavie, en Ukraine et dans les Balkans, elle s’organise sur le terrain.

  1. Militariser la société civile par capillarité (le modèle moldave). L’Union ne peut pas combattre les FIMI depuis Bruxelles. Elle doit généraliser le projet « Top-down and bottom-up resilience-building » déployé en Moldavie, qui finance la formation de « disinfo-gurus » (jeunes leaders, enseignants, créateurs de contenus) agissant comme des anticorps au sein de leurs propres communautés. La guerre de l’information se gagne en finançant l’hyper-local.
  2. Étendre la doctrine « rogue media » aux relais domestiques. L’Europe doit élargir sa définition légale des « médias voyous » aux acteurs locaux agissant comme intermédiaires de puissances étrangères, en traquant leurs financements occultes. La ligne de démarcation cesse d’être le passeport du média pour devenir sa fonction dans l’architecture de désinformation.
  3. Imposer une conditionnalité technologique aux pays candidats. L’élargissement dans les Balkans occidentaux ou en Géorgie ne doit plus s’évaluer à la seule aune des réformes économiques. La modernisation des régulateurs de l’audiovisuel et l’adoption d’un cadre de protection algorithmique compatible avec le DSA doivent devenir un critère bloquant des chapitres 23 et 24 des négociations. Le cas de l’Ukraine, où l’UE finance directement l’architecture réglementaire du diffuseur public en temps de guerre, montre la voie.
  4. Bâtir un renseignement algorithmique souverain. En s’inspirant du projet turc SAHNE de détection automatisée des discours de haine et des fausses nouvelles, l’Europe doit subventionner des infrastructures OSINT souveraines et donner aux ONG et aux journalistes la puissance de calcul nécessaire pour rivaliser avec la manipulation automatisée.

L’Europe a cessé de traiter la manipulation de l’information comme une nuisance médiatique pour la traiter comme un problème de sécurité, en éradiquant le comportement manipulateur plutôt qu’en tranchant le débat philosophique sur le vrai. Reste la question que le rapport ne pose pas : que fera l’Union le jour où le « média voyou » sera adossé à l’un de ses propres gouvernements ?